La place de l’IA en Afrique

L’Intelligence artificielle en Afrique : levier d’émancipation ou terreau d’un « cyber-colonialisme » ?

L’Intelligence Artificielle (IA) constitue aujourd’hui une formidable opportunité en matière, d’éducation, d’environnement et de santé pour répondre aux besoins primaires des africains. Le Forum sur l’IA en Afrique qui s’est tenu en décembre 2018 au Maroc avait comme principal objectif de faire un inventaire complet de la situation et des perspectives à l’échelle du continent. Selon l’UNESCO, initiateur de l’évènement, cette grande conférence s’inscrivait dans une volonté de « promouvoir et maximiser le potentiel de l’intelligence artificielle en tant que levier de développement »[1]. Les risques d’exploitation de cette force d’innovation par des puissances étrangères, en particulier américaines et chinoises, semblent néanmoins bien réels.

 

L’IA en Afrique : le pragmatisme avant tout

L’arrivée de l’IA en Afrique a bouleversé en profondeur le rapport des africains au numérique. Véritable moteur d’un marché en pleine essor, cette nouvelle technologie digitale est devenue rapidement pour de nombreux pays un levier important de croissance pour leur économie. Alors que des pays comme le Kenya, le Nigeria ou l’Afrique du Sud ont d’ores et déjà pris une longueur d’avance, des start-up se sont multipliées un peu partout à travers le continent. De nombreux entrepreneurs ont décidé de se lancer dans l’aventure en proposant des outils basés sur l’intelligence artificielle afin de répondre aux besoins des africains. Mehdi Khemiri, « business angel » tunisien, créateur de la start-up Favizone qui propose un robot conversationnel conseillant les consommateurs dans leurs achats, explique qu’en Afrique « on ne cherche pas à créer le futur Google mais à trouver des solutions pertinentes et technologiquement innovantes pour résoudre des problèmes au quotidien.[2] » Il en va de même pour toutes les applications grand public s’appuyant sur l’IA dans les domaines de la santé, de l’éducation et de l’environnement grâce notamment à la croissance exponentielle du marché des smartphones. Une autre initiative innovante à saluer est celle de la start-up Camerounaise GiftedMom qui développe une application mobile et un chatbot visant à réduire la mortalité maternelle et infantile en apportant de l’information aux femmes enceintes[3].

 

Des gouvernements encore peu sensibles aux enjeux de l’IA 

L’introduction de l’intelligence artificielle nous amène naturellement à nous poser la question de l’utilisation des données, « carburant des algorithmes d’IA ». Les grandes entreprises cherchent en effet à se positionner sur l’ensemble du globe et l’Afrique n’échappe pas à cette course aux vues de la rapidité du développement technologique du continent. Nous le savons l’Europe s’est dotée d’une nouvelle réglementation : le RGPD (Règlement Général sur la Protection des Données), et un grand nombre de chercheurs africains sont sensibles à cet enjeu mais difficile d’affirmer s’ils ont les moyens de convaincre les gouvernements de s’en saisir.

C’est en effet entre leurs mains, en partie, que se joue l’avenir de l’IA en Afrique comme le témoigne le Guinéen Abdoulaye Baniré Diallo, directeur du laboratoire de bio-informatique de l’Université du Québec à Montréal, en expliquant qu’ « il faudrait une volonté étatique, une implication majeure des États pour comprendre que la recherche fait partie de l’investissement des pays ».

 

La crainte d’une « cyber-colonisation » du continent ? 

Nicolas Miailhe, président de The Futre of Society rappelle que l’Afrique ne dispose quasiment d’aucune infrastructure numérique orientée vers l’IA. En matière d’investissement dans le domaine du numérique, la Chine poursuit son expansion. Elle est d’ailleurs devenue le premier partenaire commercial de l’Afrique devant la France et les États-Unis. Plusieurs groupes industriels et start-ups chinois spécialisés dans les télécoms ou les smartphones ont signé des accords avec certains gouvernements africains. Nicolas Miailhe observe ici une connivence inquiétante qu’il va jusqu’à qualifier de « phénomène cyber-colonialiste puissant ». La Chine n’exporte pas seulement ses technologies, elle diffuse également ses standards et son modèle de société. Les réactions outre-Atlantique ne se sont pas fait attendre, avec la contre-offensive des géants américains du numérique que sont les GAFAMI. Ainsi, Google a récemment lancé son premier centre de recherche sur l’IA dans la capitale ghanéenne. Cédric Villani mathématicien et député, chargé d’une mission sur l’Intelligence artificielle nous alerte sur les investissements « prédateurs » des grandes plates-formes en Afrique telles Google, Facebook ou Alibaba : « Ces grandes plates-formes captent toute la valeur ajoutée : celle des cerveaux qu’elles recrutent, et celle des applications et des services, par les données qu’elles absorbent. Le mot est très brutal, mais techniquement c’est une démarche de type colonial : vous exploitez une ressource locale en mettant en place un système qui attire la valeur ajoutée vers votre économie. Cela s’appelle une cyber-colonisation[4]. »

 

L’IA pour les africains et par les africains

Dans ce cadre, il est indispensable que le continent s’approprie cette technologie en développant ses propres modèles d’intelligence artificielle au risque de ne pas pouvoir bénéficier de tous les avantages que renferme cet outil ou de subir certains de ses aspects parfois discriminants. Moustapha Cissé, chercheur au Facebook Artificial Intelligence Research (FAIR) observe que la dimension « axiologique » du développement des systèmes d’intelligence artificielle a été largement négligée. A titre d’exemple, il a constaté que certains dispositifs d’IA visant à identifier des cancers de la peau donnaient de meilleurs résultats chez les patients blancs que chez les patients noirs. C’est la raison pour laquelle il tente de prendre en considération ces aspects dès le début de la construction des modèles d’IA afin d’avoir un traitement égalitaire devant cette technologie[5].

[1] https://www.journaldebrazza.com/un-forum-sur-lintelligence-artificielle-en-afrique-souvre-en-decembre-au-maroc

[2] https://www.journaluniversitaire.com/enjeux-et-les-usages-de-lia/

[3] Stratégie, n°1968, 1er Novembre 2018, p.24

[4] Nicolas Miailhe, Politique étrangères, Géopolitique de l’Intelligence artificielle : le retour des empires ?

[5] https://fr.unesco.org/courier/2018-3/democratizing-ai-africa

 

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