La recherche scientifique en Afrique, un enjeu décisif de développement

La crise sanitaire de la Covid-19 a poussé plusieurs chercheurs et médecins africains1 à signer une tribune dans laquelle ils appellent à la mise en place d’un véritable système de recherche scientifique africain. En effet, même si la pandémie a, dans l’ensemble, plutôt épargné le continent, comparativement à l’Europe, elle a révélé au grand jour la dépendance des pays africains à l’égard de l’Occident. Cette dépendance s’est en particulier traduite par l’approvisionnement massif des tests de diagnostics de la Covid-19 en provenance principalement d’Etats occidentaux. Les pays africains défendentla nécessité de mener une recherche adaptée aux priorités locales dont les besoins augmentent de manière croissante. A titre d’exemple, sur les douze vaccins administrés aujourd’hui en Afrique, seul celui contre la fièvre jaune est produit sur le continent.2 Ainsi, pourquoi la recherche scientifique est-elle indispensable pour garantir le développement en Afrique ? Quel rôle pour les États dans le soutien à la recherche et l’innovation ?

 

La recherche scientifique, clé de voûte du développement

Le progrès technique est depuis longtemps au centre des préoccupations des économies industrialisées. La révolution industrielle a, en effet, transformé l’Occident, devenu aujourd’hui le fer de lance de la recherche et de l’innovation. La Chine, qui a déployé des efforts considérables dans ce domaine afin de combler ses lacunes,  n’est toujours pas reconnue pour l’heure comme étant un grand pourvoyeur d’innovations de ruptures3. Quoi qu’il en soit, le constat est clair : la recherche scientifique est un puissant levier de développement. Cette idée  est d’autant plus vraie pour l’Afrique.

De la santé à l’agriculture en passant par le numérique, les défis à relever pour le continent sont de taille. Les problématiques de développement sont en partie dues à une déficience technique et un manque de d’investissementdes États dans la recherche et l’innovation4. La recherche est, effectivement, un moyen de mieux appréhender son environnement, physique, biologique et humain5. Elle permet, d’avoir connaissance de ses richesses et ses faiblesses, de ses potentialités et ses manques. La science promeut  la connaissance du milieu naturel d’une population tout en préservant les différents écosystèmes (forestiers, marins etc.). Elle favorise l’acquisition d’inventions technologiques qui répondent aux besoins des peuples. Enfin, valoriser la recherche encourage à participer au « progrès mondial des connaissances »6. L’enjeu pour l’Afrique est, par conséquent, de parvenir à être intégrée au sein de cet écosystème afin d’accéder à l’ensemble de la production scientifique,  dans l’optique d’en faire bénéficier  le continent aux fins de son développement.

La fuite des cerveaux, la plaie du continent

Depuis plusieurs décennies, l’Afrique est confrontée à un véritable exode de ses talents. Attirés par les grandes universités prestigieuses et les opportunités de travail en occident, de nombreux étudiants, doctorants ou professionnels, aux profils pointus, préfèrent poursuivre leur formation ou leur carrière en Europe ou outre-Atlantique. Ce départ massif des cerveaux nuit beaucoup à la qualité et la pertinence pratique des recherches. Les observateurs constatent que c’est principalement dans la formation que le bât blesse.

En effet, les jeunes chercheurs africains sont généralement formés à l’étranger et leurs sujets de thèse ne sont pas suffisamment aux prises avec les réalités locales et régionales du continent. Ils n’ont, par ailleurs, que peu de contact avec les structures scientifiques de leur pays d’origine. De plus, à leur retour de l’étranger, pour ceux qui reviennent, ces chercheurs ne trouvent pas l’accompagnement nécessaire à l’apprentissage et à l’exercice de leur métier afin de servir l’intérêt de leur pays et des pays voisins. Les centres de recherche africains manquent donc cruellement de moyens, ce qui a pour conséquence de décourager les chercheurs de mener leurs travaux sur place. Bonaventure Mvé Ondo, recteur honoraire de l’université Omar Bongo à Libreville au Gabon, l’évoque en ces termes dans une interview accordée à RFI : « Dans beaucoup de pays, les laboratoires ont été tellement affaiblis, sans moyens, que finalement on faisait uniquement de la récolte de premier matériel et on les envoyait ailleurs »7.

La question de la mobilité à l’intérieur du continent constitue un autre obstacle qui contraint les chercheurs africains à l’exode. Dans le monde scientifique, il est indispensable de pouvoir partager et échanger les réalisations et les résultats avec d’autres chercheurs et spécialistes. Pour l’épidémiologiste Tolu Oni, ayant suivi son cursus en Afrique du Sud et au Royaume-Uni, « […] participer à une conférence internationale est le meilleur moyen de savoir ce que font ses collègues chercheurs. »8.

Assurer un leadership scientifique par la coopération panafricaine

La recherche et l’innovation restent les parents pauvres des investissements des États africains. En 2017, la moyenne du volume des fonds consacrés à la recherche scientifique ne dépasse pas les 0,5 % du PIB9. Les gouvernements pourraient ainsi mener une politique volontariste d’investissement dans ce secteur hautement stratégique. Une des solutions réside dans la capacité des États à se doter de systèmes de financement durables pour soutenir les sciences, la recherche et le développement. Alors que dans la plupart des pays africains, la majeure partie de l’investissement, en recherche et développement provient du financement public, intégrer le secteur privé dans l’innovation est également décisif pour assurer une production scientifique soutenue et qualitative10. La coopération scientifique panafricaine constitue, enfin, un des principaux enjeux dans le développement de la recherche et l’innovation sur le continent.

A l’instar du programme Horizon 2020 de l’Union européenne pour la recherche et l’innovation, l’Afrique doit pouvoir harmoniser et renforcer l’intégration scientifique par la promotion de collaborations à l’échelle continentale. Même si de nombreux États (Nigéria, Ghana ou encore Kenya) se sont rapidement dotés, après leur indépendance, de structures gouvernementales, d’instituts et d’universités consacrés à cet effet, ces initiatives sont tombées en déliquescence par manque de coordination, de financement et du fait de résultats peu probants.  Les communautés économiques régionales reconnaissent le rôle central de la science, de la technologie et de l’innovation dans l’intégration économique. Elles admettent, par ailleurs, qu’un espace économique élargi sans barrières à l’entrée, peut favoriser l’innovation. En 2005, la Commission de l’Union africaine a adopté le Plan d’action consolidé pour la science, la technologie et l’innovation afin de concrétiser l’approche du continent en la matière. En 2014, il a été remplacé par la Stratégie pour la science, la technologie et l’innovation pour l’Afrique 202411. L’urgence sanitaire provoquée par la crise actuelle pourrait peut-être aboutir à une prise de conscience et une vraie volonté des gouvernements à soutenir un secteur trop longtemps laissé pour compte.


1 Jeune Afrique, « Coronavirus : douze médecins appellent l’Afrique à mener la recherche », 6 juin 2020, accessible sur https://www.jeuneafrique.com/994917/societe/tribune-coronavirus-douze-medecins-appellent-lafrique-a-mener-la-recherche/

2 Ibid.

3 Georges Haour, « Une Chine innovante: mythe ou réalité ? », Le Temps, 5 février 2016, accessible sur https://www.letemps.ch/economie/une-chine-innovante-mythe-realite

4 Cheikh Anta Diop, « Perspectives de la recherche scientifique en Afrique », conférence d’ouverture de la 9e biennale de l’Association Scientifique Ouest-Africaine tenue à la Faculté des Sciences de l’Université de Dakar du 27 mars au 1er avril 1974, in Notes africaines, n° 144, octobre 1974, p. 85-88, Institut fondamental d’Afrique noire.

5 Alain Ruellan, « La recherche scientifique, facteur de développement », Le Monde Diplomatique, Août 1988, (https://www.monde-diplomatique.fr/1988/08/RUELLAN/41095)

6 Ibid.

7 Omar Bongo in « Où en est la recherche scientifique en Afrique? », RFI, 8 mars 2016, accessible sur https://www.rfi.fr/fr/afrique/20160308-recherche-scientifique-afrique-nigeria-centrafrique-gabon.

8 Tolu Uni in « Où en est la recherche scientifique en Afrique? », RFI, 8 mars 2016, accessible sur https://www.rfi.fr/fr/afrique/20160308-recherche-scientifique-afrique-nigeria-centrafrique-gabon.

9 Mehdi Lahdidi,  « Recherche scientifique et innovation : pourquoi l’Afrique ne progresse pas ? », La Tribune Afrique, 30 mars 2017, accessible sur  https://afrique.latribune.fr/africa-tech/2017-03-30/recherche-scientifique-et-innovation-pourquoi-l-afrique-ne-progresse-pas.html.

10 Nations Unies, « Perspectives de la recherche scientifique en Afrique », Commission économique pour l’Afrique mars 2008, accessible sur http://www.cheikhantadiop.net/cheikh_anta_diop_perspectives_recherche_afrique.pdf

11 « Les politiques de l’Afrique en matière de science, de technologie et d’innovation à l’échelle nationale, régionale et continentale », Chapitre 5 https://www.uneca.org/sites/default/files/PublicationFiles/aria7_french_chap5.pdf